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“Le Fils de l’Autre”

Globetrotteur et fils de l’Autre, marqué par le sceau de l’exil, Arilès porte l’étrangeté du marginal. Jeune et solitaire, son parcours dessine des trajectoires impossibles. Et il est toujours ardu de retracer la piste qui mène des héros à la bombe aérosol aux influences de l’école caravagesque. De l’obscurité des tunnels aux galeries baignées de lumière, des damnées de la terre aux parvenus, héritiers ou aristos chics, Arilès fait mentir l’implacable vérité statistique.

Les mystères de la croisée des univers, de la confluence, de l’hybride forment son langage. Il retrouve dans sa course la compagnie des gens de la marge, ces improbables oubliés qu’il rappelle à notre souvenir. Dans les confins des traditions populaires, il décèle ce beau qui par ailleurs reste l’insoutenable que l’on ne saurait voir. La représentation de ces stigmates est tantôt marqueur du sublime, tantôt signe du barbare. Holy Sacrifice représente deux béliers que l’on égorge l’un après l’autre, et c’est précisément au spectateur à qui il revient de trancher.

Dans son œuvre l’art se réfère à l’émotion.

Son travail raconte ce qu’en dehors de l’expérience, rien n’éduque à regarder, rien ne prépare à comprendre.

Sans doute l’injustice du monde suscite chez lui la fureur qui suinte de ses toiles.

Quelles tragédies énoncent BlingBling, ce portrait d’un Kadhafi défait mais entièrement paré d’or ?

Emprunts de mythologies et de réalisme poétique, ses sujets font entendre une intensité criante. Elle résonne de scènes aux accents épiques ou est l’écho de banales anecdotes. Toasted, est une carcasse calcinée et endormie, ou peut-être les restes d’une voiture se tordant après l’offrande. Ainsi, l’artiste nous livre une peinture sonore : variations de quiétude et symphonie de tensions musculaires. Ses personnages, paisibles ou aux corps grimaçants de gestes larges, narrent des fragments entiers du monde, en bruits, en silences ou en articulations vaines. Ces mouvements lyriques sont le spectacle des Hommes, il est rythmé de jeux de postures et de gestuelles extrêmement codifiés.

Caravage, l’artiste subversif de la Renaissance faisait jaillir le profane de ses représentations du sacré. Arilès pointe le religieux là où l’on ne l’attend plus. La modernité qu’il peint répète les rites exhumés du passé. Le recueillement, le sacrifice, la ferveur ponctuent ses tableaux aux références antiques, bibliques et de l’Islam. L’aire urbaine pour décor ou suspendus comme hors du temps, ses protagonistes se débattent dans l’accomplissement de quelque chose qui les transcende. C’est toujours une idée de la relation que peint Arilès : « L’autre est le seul moyen d’être certain de sa propre existence. »

Ahmed Bouzouaïd

Écrire en pays dominé

Patrick Chamoiseau
"Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, de pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? Comment écrire quand ce que tu es végète en dehors des élans qui déterminent ta vie ? Comment écrire, dominé ? Qu’ont, littératures, prévu pour toi ? Qu’ont-elles sédimenté au fil du temps pour toi qui suffoques sous cette modernité coloniale ? Ho, tu n’affrontes pas d’ethnies élues, pas de murs, pas d’armée qui damne tes trottoirs, pas de haine purificatrice… Tu n’es pas de ceux qui peuvent dresser des cartes de goulags, ou mener discours sur les génocides, les massacres, les dictateurs féroces. Tu ne peux pas dérire des errances de pouvoir dans des palais stupéfiés, ni tenir mémoire des horreurs d’une solution finale. Autour de ta plume, aucun spectre de censure ni de fil barbelé. Tout cela –domination brutale- est déjà d’un autre âge, même si de par le monde tu en perçois les soubresauts épouvantables, les futurs anachroniques, qu’affrontent encore, ô frères, des milliers d’écrivains… [...] Car l’âge d’à-présent –le tien où nulle balle n’est utile- est à venir pour tous : il est celui du chant dominateur qui te déforme l’esprit jusqu’à faire de toi-même ton geôlier attitré, de ton imagination ta propre marâtre, de ton mental ton propre dealer, de ton imaginaire la source même d’un mimétisme stérile : ton âge est celui d’une domination devenue silencieuse. Ainsi, pauvre scribe, Marqueur de paroles en ce pays brisé, tu n’affrontes qu’une mise sous assistances et subventions. Tu croules sous le déversement massif, quotidien, d’une manière d’être idéalisée, qui démantèle la tienne. Tes martyrs sont indiscernables, les attentats que tu subis n’émeuvent même pas les merles endémiques, tes héros n’atteignent pas le socle des statues et leur opaque. Ton pays, ce peuple, toi-même, ses écrivains et ses poètes, dans les opulences célébrées, sans une larme ou un grincement de dents, allez en usure fine, en usure fine. L’unique hurlement est en toi. Un cri fixe qui te pourfend chaque jour : il s’oppose à ces radios, à ces télévisions, à ces emprises publicitaires, à ces prétendues informations, à ce monologue d’images occidentales fascinantes ; il refuse cette aliénation active au Développement dans laquelle les tiens ne sentent même plus que leur génie intime est congédié."
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